lundi 19 novembre 2012

LA VACHE PLEURAIT

 
Avec l’aide de chiens et d’aiguillons électriques, les vaches, les moutons et les cochons étaient forcés d’entrer dans cet entonnoir en acier inoxydable. Il me raconta que tous les animaux hurlaient, chacun à leur façon, et qu’ils cherchaient à s’échapper. Ils pouvaient sentir la mort, entendre la mort et ressentir la mort. Quand un animal débouchait sur sa plateforme, il se contorsionnait, se tortillait et gémissait à pleine voix. Son pistolet pouvait tuer un gros taureau avec une seule décharge haute tension, mais l’animal ne se tenait jamais assez tranquille pour qu’il puisse l’atteindre correctement. Donc le premier coup servait à l’étourdir, le second à le tuer. Animal après animal. Jour après jour.
L’Irlandais commença à s’agiter tandis qu’il en venait au fait, survenu seulement quelques jours auparavant, et qui l’avait tellement bouleversé. Il commença à jurer. Par la suite, il ne cessa de répéter : « C’est la p**** de Dieu de vérité ! », comme s’il craignait que je ne le croie pas.
Ce jour-là, ils avaient besoin de bœuf pour les prisons autour de Perth, donc ils abattaient des vaches. Un coup pour étourdir, un coup pour tuer. C’était un jour tout à fait normal, lorsqu’une vache se présenta [d’une façon] qu’il n’avait jamais vue auparavant. Cette vache était silencieuse. Elle n’émettait même pas un gémissement. Sa tête était inclinée vers le bas tandis qu’elle marchait délibérément, volontairement, lentement jusqu’à l’emplacement jouxtant la plateforme. Elle ne se contorsionnait pas, ne se tortillait pas et n’essayait pas de se sauver. Une fois dans l’emplacement, la vache leva la tête et fixa son bourreau, absolument immobile. L’Irlandais n’avait jamais rien vu de semblable auparavant. Son esprit s’embrouilla. Il ne pouvait pas lever son pistolet, ni détacher ses yeux de ceux de la vache. La vache était en train de regarder droit en lui.
Couloir abattoirIl glissa hors du temps. Il ne put me dire combien de temps cela dura, mais pendant ce contact visuel avec la vache, il remarqua quelque chose qui le bouleversa encore plus. Les vaches ont de très grands yeux. Il vit dans l’œil gauche de la vache, au-dessus de la paupière inférieure gauche, de l’eau qui s’accumulait. Il y en eut de plus en plus jusqu’à ce qu’il y en ait trop pour que la paupière puisse la contenir. Elle commença à couler lentement le long de sa joue, formant une ligne scintillante de larmes. Des portes fermées depuis bien longtemps s’ouvrirent lentement dans son cœur. Alors qu’il regardait, incrédule, il vit dans l’œil droit de la vache, au-dessus de la paupière du bas, à nouveau de l’eau s’accumuler, gonfler, jusqu’à ce qu’il y en ait trop pour que la paupière puisse la contenir. Une seconde traînée d’eau coula sur son visage. Et l’homme s’effondra.
La vache pleurait.
Il me dit avoir jeté son pistolet, et avoir juré aux responsables de la prison, aussi fort qu'il en était capable, qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient de lui, que « CETTE VACHE NE VA PAS MOURIR ! »
Il termina en me disant qu’il était maintenant végétarien.

Cette histoire est vraie. D’autres détenus de la prison me l’ont confirmée. Cette vache qui pleura enseigna à l’un des hommes les plus violents ce qu’est la bienveillance.

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